mardi 17 octobre 2017

L'oasis et le désert

Après une journée passée dans les avions, je rejoins Las Vegas depuis Chicago via Phoenix. Au travers des vitres du bus qui me mène de l'aéroport à mon hôtel, j'observe au loin sur ma gauche la skyline constituée de l'ensemble des casinos peuplant le strip, l'axe principal de la « ville du vice ». Le premier bâtiment qui se détache, c'est l'hôtel doré du Mandala Bay. Celui là même au cœur de la tragique actualité deux jours auparavant. Je n'irai pas sur les lieux de la fusillade, pas vraiment attiré par le côté voyeur de la chose. Je laisse les locaux à leur recueillement et leur pudeur. Hormis des messages de soutien sur les grands panneaux lumineux du strip. Le sujet ne semble pas avoir perturbé la vie quotidienne. Tout semble se dérouler normalement, la ville continue d'offrir son lot de divertissement. Show must go on !

Las Vegas c'est donc essentiellement une longue rue qui concentre vingt à trente énormes hôtel-casinos regroupant une multitude de restaurants, bars et salles de spectacle. Tout est fait pour divertir et permettre l'évasion. C'est une rue hors de la réalité. Un échappatoire le temps d'un soir, d'un week-end ou d'une semaine. Les casinos contrastent les uns avec les autres. Chacun mettant un thème en avant. Et forcement, ceux qui datent un peu ont aujourd'hui un côté kitch. Entre autres, il y a ceux qui jouent la carte de l'Italie et son côté élégance, raffinement et marbre-antique, comme le Bellagio, le Caesar Palace ou le Venetian. Il y a ceux qui sont plus dans les tropiques et l'exotisme comme le Rio ou le Flamingo. Et il y a bien sur le Paris et sa reproduction de la tour Eiffel.

Je profiterai de mon premier soir pour faire le tour du propriétaire. Chaque casino offre des enfilades de machines à sous et des successions de tables de black-jack et de roulettes. Mais ce que je recherche se trouve plus loin, dans un recoin reculé, presque caché : la poker room. Entre dix et vingt tables en fonction des établissements, très loin d'être toutes occupées. A côté de l'armée de bandits manchots c'est très maigre, ça m'a surpris. Les tenues des gens sont plutôt décontractées sauf au Bellagio où j'ai assisté à un défilé de costumes et de tailleurs. Entre son célèbre spectacle de jets d'eau et le fait qu'il ait servi de décor au film Ocean's Eleven, il doit cultiver un certain imaginaire dans l'esprit des gens.



Mon hôtel n'est pas sur le strip, il est à une petite demi-heure de marche. C'est le Silver Sevens. hôtel un peu défraîchi mais qui fera bien l'affaire. Il y a également un casino au rez de chaussée. La clientèle n'est pas la même que sur le strip, certaines machines proposent des mises plus petites ce qui attire une population plus « cheap », voire locale. Cette petite marche matin et soir me permet de poser une limite physique entre la partie « à vivre » et la partie « à divertir ». Je compte effectivement bien profiter de ces cinq jours que je me suis accordés à Vegas pour m'adonner au poker. Je ne vais pas décrire techniquement le contenu de mes cinq journées, ça ne parlerait qu'à une poignée d'initiés. Mais je vais profiter de l'occasion pour présenter un peu mieux la discipline et tordre le coup à certains clichés. Il s'agit avant tout d'un jeu combinant la stratégie, l'analyse de probabilités, la patience et le contrôle des émotions. Un combo dans lequel je ne suis pas trop mauvais. Alors oui, c'est aussi un jeu d'argent et un jeu de hasard, mais on reste loin du loto.

L'argent tout d'abord, il faut savoir sans détacher. On ne joue pas au poker pour gagner de l'argent. En tout cas ce n'est jamais la raison principale. L'argent est un étalon, cela permet de mesurer le niveau atteint. A mesure que les gains augmentent on peut changer de limite et jouer des parties plus importantes avec un niveau plus élevé. Et cela toujours en contrôlant les sommes mises en jeu par rapport au montant total. C'est ce que l'on appelle le Bankroll management. Il est primordial d'être à l'aise avec ça. Le joueur doit être détaché des sommes en jeu, cela doit pouvoir être appréhendé comme une perte possible et acceptable. J'ai commencé modestement en jouant des petites sommes sur des sites en ligne. J'ai rapidement fait fructifié ces montants. J'ai ainsi graduellement et méthodiquement monté de limite. Quand j'ai réussi à rajouter deux zéros derrière mon compte initial je me suis autorisé à jouer des parties live. Toujours avec le détachement des sommes en jeu. Par chance, mon premier essai s'est avéré très productif puisque j'ai fait finaliste de mon premier tournoi et multiplié par vingt la somme investie. Les expériences suivantes ont conforté mes convictions sur ma légitimité à ce niveau. C'est pourquoi j'aborde cette semaine à Vegas de manière décontracté. Un, je considère avoir le niveau de jeu. Deux, je suis en cohérence avec ma gestion financière : le montant investi n'est qu'une partie de ma bankroll poker et si je perd cette somme cela n'aura pas d'incidence sur mon état moral.

Le deuxième point est le hasard. Oui le poker est un jeu de hasard dans le sens où on est dépendant des cartes qui vont être retournées. Mais tout l’intérêt du jeu c'est qu'on peut mettre des probabilités derrière. Le poker n'est rien d'autre qu'une équation à de multiples inconnues: les cartes à venir, les gains potentiels, la range des adversaires (les combinaisons de cartes qu'ils peuvent avoir), l'image qu'on renvoie... Et finalement chaque action (se coucher, payer ou relancer) n'est qu'une réponse à cette équation. L'action qu'on juge la plus optimale. Évidement au coup par coup ça ne se voit pas, le hasard venant mettre le bazar dans tout ça. Mais à long terme c'est infaillible, ça paie. Le problème c'est que le long terme c'est long justement. Il faut être en capacité de l'accepter. Capable de voir les mauvaises cartes se retourner sans broncher. Cet écart entre probabilité et réalité c'est ce qu'on appelle la variance. Ce qui fait qu'en jouant très bien, on peut, sur une courte période, perdre de l'argent. C'est pourquoi, il est important de toujours jouer une partie minime de son capital pour pouvoir endurer ces « montagnes russes ».

Avant de m'attabler entre six et huit heures par jour, j'ai bien cela en tête. Je sais qu'il est possible que je joue de la meilleure des manières possibles pendant ces trente ou quarante heures mais qu'au final je perde de l'argent. Cela fait parti du jeu et je l'ai intégré.

Présentons maintenant le profil de mes adversaires, les gens que je vais côtoyer durant cette semaine. Il y a bien sur les touristes qui cherchent du divertissement et de l'adrénaline, du pain béni. Mais ce profil est très rare. Sur huit ou neuf joueurs à table, on ne compte qu'une personne de ce type. Le reste est composé de joueurs plus ou moins aguerris. Il y a les « anciens » qui jouent un jeu nit (sous entendu ultra serré). Ils jouent rarement, ils ne jouent que leurs grosses cartes et en misant fortement. C'est un profil très exploitable. Il suffit de les jouer avec une main à potentiel pour pouvoir les déstacker. Il y a ceux qui sont là pour jouer un maximum de mains, les calling stations. Ils rentrent dans les coups en limpant (en payant juste la mise initiale) puis en suivant les relances. Ils ont un jeu passif. C'est aussi un profil très exploitable contre lesquels on se fait payer nos gros jeux. Et enfin il y a les loose agressifs, ceux qui relancent une main sur deux. Un profil exploitable également mais à haut risque de variance. Contre ces joueurs on joue des gros pots, les cartes peuvent être avec eux sur le court terme. Il n'est pas rare de les voir doubler ou tripler leurs montagnes de jetons, mais en règle générale ça flambe, et ça se brûle. Le profil a repartir les mains vides.

Mais la grande majorité des joueurs adopte un profil tight aggressif. Mon jeu. A savoir jouer une sélection réduite de carte en fonction de plusieurs éléments (adversaires, position, tapis en jeu, action avant nous...) et la jouer de manière active et autoritaire. Face à ces profils, il faut être patient, jouer fin, attendre l'erreur. Il faut aussi savoir raconter des histoires, les fameux bluffs.

Je cherche à jouer des parties de mises 1-2$, pour rester dans ma gestion. J'élimine ainsi les « grands » casinos qui n'offrent que des parties supérieures (Aria, Bellagio, Wynn et Rio). Je commence donc ma semaine au Venetian, la plus grande poker room de Vegas. Je suis un peu paumé avec les us et coutumes à table. Je passe vite pour un « bleu ». Je joue de cette situation et rapidement les jetons filent dans ma direction. Ma première journée se terminera ainsi en positif. Tout est fait pour vous faire rester à table. Les croupiers sont très avenants, toutes les boissons sont offertes (il suffit de donner un pourboire à la serveuse), et on peut bien sur manger en jouant. Il y a également tout un système de jackpot pour les meilleurs mains jouées. A une de mes tables une joueuse a ainsi empoché 500$ en réalisant la meilleure combinaison possible: la quinte flush royale.

Ma deuxième journée ne démarrera pas aussi bien. Je décide de jouer au Caesar Palace, je m'y rends vers 10h. Le joueur en face de moi se pose derrière environ 1500$ en jetons. Le capital initial maximum possible est 300$. Aucun doute, il joue avec succès depuis la veille au minimum. Sa montagne de jetons l'autorise à jouer un jeu agressif. Je subis la situation et couche successivement des tirages manqués. Puis je retourne une paire d'as. La main idéale dans cette situation. J'ouvre mais il n'est pas intéressé. C'est mon voisin de droite qui rentre dans le coup. Le croupier retourne des cartes qui me semblent plutôt favorable (sans tirage possible) et me permettent d'aligner deux mises successives. Toutes deux payées. La dernière carte retournée fera une doublette du valet. Mon adverse prend l'initiative et mise tous ses jetons. J'ai 75$ à rajouter pour espérer en empocher 225$. Pour payer il faut donc que je gagne le coup une fois sur trois. Il faut donc que mes as soient meilleurs que le tiers des mains avec lesquelles il soit rentré dans le coup et suffisamment intéressé pour suivre mes deux mises et risquer tout son tapis. A froid, ce n'est pas le cas, je suis battu par trop de mains pour pouvoir payer. Mais à chaud, sûrement titillé par mon début de journée, j'ai biaisé mon raisonnement et j'ai donc offert ces 75$ à mon adversaire et son brelan de valet. Ce sera ma seule grosse erreur de la semaine.

Démuni de mes jetons, je quitte le casino et vais finir la journée au Bally's. C'est dans ce casino et son voisin le Flamingo que je terminerai ma semaine. On est dans le vieillot, l'ensemble est très clairement défraîchi mais l'ambiance est bonne, je sympathise avec les croupiers et les joueurs locaux. Je me sens très à l'aise, essentiel pour jouer son meilleur jeu. Malgré mon handicap matinal, je finirais également la journée dans le positif. Ainsi que les deux jours suivant. Une dernière journée sans grand succès m’empêchera de faire le grand chelem. Au final ce fût une semaine très plaisante que je n'ai pas vu passer.

Il est temps à présent de quitter cette oasis de son et lumière pour m'enfoncer dans le désert de l'Arizona et visiter les joyaux de l'Ouest américain. Première journée marathon. Je prends la navette de l'hôtel jusqu'à l'aéroport où je prends une autre navette vers le complexe des voitures de locations. Je récupère la mienne et file dans un point relais en ville pour récupérer mon matériel de camping, le temps de faire quelques courses et je prends enfin la route. Quatre heures plus tard j'arrive au camping, je monte ma tente en vitesse avant que la nuit tombe. Il est finalement 18h quand je me rends au point de vue le plus proche du Grand Canyon. Le soleil s'est couché, la nuit est en train de tomber, c'est donc au crépuscule et en petit comité que j'appréhende la « bête ». L'ampleur est impressionnante. Le canyon est profond, mais ce qui marque c'est son étendue, il fait entre vingt et trente kilomètres de large. Quand on sait qu'il fait plus de quatre cent kilomètres de long ça laisse imaginer le visuel de la cicatrice. Le lendemain je suis au même endroit aux aurores pour voir le soleil projeter ses rayons sur la masse rocheuse. Je profite ensuite de la fraîcheur matinale pour faire une des randonnées qui descend dans le canyon. Je ne prendrai pas le chemin classique qui part du village, mais un autre sentier plus à l'est. Un chemin plus cahoteux et plus abrupt. Les quatre heures d'effort aller-retour valent le coup. On ressent bien l'immensité du lieu en son coeur.









Le lendemain c'est Monument Valley qui est au programme. Superbe ballade en voiture d'une trentaine de bornes sur un chemin sablonneux au cœur de ces célèbres décors de western. On serpente entre ces immenses blocs rouges posés dans un désert terreux parsemé de mousses et de buissons. Le vent balaie le sol et tapisse les voitures de sable. Le soir, de la vue dégagée de ma tente, j'observerai le soleil se coucher derrière ces masses rocheuses.





Le lac Powell est ma prochaine étape. Admirable étendue marine au cœur d'un panorama aride. Sur la plage peu de monde, un couple et un groupe de canards. Sous un ciel sans nuage, je m'offre donc un moment de quiétude bercé par le bruit des vaguelettes et le ronronnement lointain des bateaux de plaisance. Je me baigne dans une belle eau d'un bleu profond. Encore une belle après midi hors du temps. Le camping, à deux pas, surplombe le lac. Alors que le soleil décline j'observe mes différents voisins allumer des feux de camps. La soirée est magnifique. A mesure que la nuit tombe, je regarde les flammes danser. Et au dessus de ces lumières vacillantes je profite d'un fabuleux ciel étoilée. Le murmure du lac est perceptible au loin. Il se mêle aux crépitements des feux de camps. Une légère brise chaude apporte une odeur de cendre. Un moment de grande sérénité.



Le lendemain je passe de l'Arizona à l'Utah. Sur la route, il n'est pas rare de croiser des corbeaux dépecer les corps d'animaux renversés par les voitures et laissés morts sur le bas côté. De mon côté mon menu du jour sera Bryce Canyon. Encore un superbe spectacle proposé par des milliers d'années d'érosion. Le temps, chronologique et météorologique, a creusé la roche et dessiné une immense forêt de pics. Un phénomène impressionnant que j'avais déjà observé en Anatolie. Plusieurs chemins de randonnée permettent de se balader au cœur de cette bizarrerie de la nature. On est à plus de deux mille cinq cent mètres d'altitude, ce qui impacte ma respiration lors de ma virée pédestre. Cela va également fortement influer sur ma nuit. Jusque là j'avais dormi avec des températures douces et clémentes. Mais cette nuit le mercure doit descendre jusqu'à -9°C. Je lance l'opération hibernation : j'enfile deux paires de chaussettes, mon bonnet et je m'engouffre, tout habillé, dans mes deux duvets (le mien plus celui compris dans mon matériel de location). La nuit sera finalement correcte. Le problème sera de trouver le courage de quitter ce cocon synthétique au petit matin. Je démonte ma tente sous un soleil aux rayons encore faiblards. Je dois lutter pour libérer mon dernier piquet prisonnier d'une terre dure et gelée. Dans la voiture, les bouteilles d'eau hébergent à présent de la glace. 





Je me mets en action et file vers le parc national de Zion. Encore un canyon forgé par l'épreuve du temps. Mais ici le minéral s'accompagne de végétal. Autour du ruisseau qui serpente dans le canyon, un forêt parée de couleurs automnales tapissent la roche rouge. Un sentier de randonnée vertigineux et sinueux permet d'atteindre un point de vue imprenable sur le parc. Le mercure affichant maintenant 25°C j'opte plutôt pour de petites randonnées à l'ombre des sapins. 35 degrés d'amplitude thermique en moins de six heures ! En fin de journée, je m'aperçois que ma tente à attirée la curiosité de deux jeunes biches qui se sont aventurés jusqu'à moi. Elles broutent dans un sérénité absolue, pas perturbées le moins du monde par l'activité environnante.




Lors de mon retour vers Vegas je m'offre une dernière tranche de désert en faisant un détour par la Valley of fire. Plus de canyon mais toujours cet environnement aride. Petite randonnée sympathique dans un univers proche de Mars ou Tatatouine à se balader sur du sable entre des roches zébrées rouge et blanche (comme une glace vanille fraise). Pour mon retour à Vegas je change de quartier. Je délaisse le strip pour downtown. Le quartier historique s'organise autour de la rue piétonne de Fremont et son « toit lumineux » façon Piccadilly Circus. Une dernière journée de poker pour constater que la chance m'a abandonné. Il est grand temps de changer d'atmosphère. Direction le Texas.






mardi 3 octobre 2017

Wisconsin, entre patriotisme et football

Le Wisconsin est un état du nord du pays, coincé entre le Canada et le lac Michigan. Un vaste territoire agricole (Wisconsin en langage amérindien voulant dire « là où la terre est verte ») de seulement six millions d'habitants. Le territoire a essentiellement été colonisé par des immigrés allemands, suisse et scandinaves. Madison, capitale d'état, pourrait passer pour une petite ville presque anodine mais le dôme de son capitole (le deuxième du pays après celui de Washington DC) rappelle l'importance politique de la cité. La plus grande ville c'est Milwaukee. Un demi million d'habitants regroupé au bord du lac Michigan. A l'origine, la ville était aussi importante que Chicago, mais la croissance n'a pas été la même. C'est ce qui en fait le charme. Au delà des gratte-ciels du centre, la ville se compose de quartiers de maisons traditionnelles en bois posées le long de longues rues arborées. Les maisons sont assez disparates et colorées. Certaines se divisent en trois ou quatre appartements. Je loge dans un appartement de l'une d'entre elle, chez Alex, dans le quartier de Riverwest. Un quartier qui semble assez dynamique (radio locale, supermarché coopératif, musique live...). Alex, c'est mon hôte via le site couchsurfing. 






J'avais privilégié ce site pour pouvoir me rapprocher des gens locaux et partager leur quotidien. Mais au mois d'août, cela a été sans grand succès sur des villes comme Vancouver, Seattle ou Portland. Je me suis alors rabattu sur les solutions du site airbnb, en prenant une chambre dans un logement partagé. Sur ce site on trouve de tout, et cela est assez révélateur de notre société. Cela va de l'usine impersonnelle à l'échange convivial. Il y a ceux qui proposent quatre ou cinq chambres dans des maisons entières où tous les accès se font par des codes numériques et où on ne voit jamais l'hôte car la communication se fait par mail. Il y a ceux qui offrent une pièce de leur logement pour arrondir leur fin de mois et qui sont aux petits soins. Dans ces logements partagés, on bénéficie du confort tout en croisant beaucoup de monde. Il y a des touristes bien sûr qui comme moi optent pour cette alternative à l'hôtel. Et il y a des colocataires à l'année ou des propriétaires occupants. C'est vers ceux là que j'essaie d'aller dans mes choix de réservations, car l'échange est plus intéressant. Pour cela, on décortique les annonces et on n'hésite pas à sortir des quartiers centraux quitte à passer du temps dans les transports en commun.

Alex donc, ce sera mon premier hôte via couchsurfing. Professeur des écoles et très impliqué dans la vie locale, il déroule un agenda très chargé au cours duquel on aura tout de même le temps de descendre une paire de bières et d'échanger sur sa ville. Comme à chaque fois le sujet de Trump arrive rapidement sur le tapis, puis celui de Marine Le Pen. C'est incroyable le nombre de gens qui la connaisse outre Atlantique. Je lui présente avec humour le « couscous gate » qui touche actuellement le FN. 
 


Milwaukee, c'est aussi la capitale américaine de la bière (culture germanique oblige). J'en profite pour visiter la brasserie Miller, la plus grande et la plus ancienne de la ville. La visite est gratuite (« Quand c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit »). Ça ne manque pas, on débute par vingt minutes de film pour vanter tous les mérites de la marque. En Europe, sur une visite du genre, on s'attend à découvrir les secrets d'assemblage et de fermentation. Et bien ici, on préfère s’attarder sur le packaging, les bénéfices, les chaînes d'embouteillages et présenter les records de mises en bouteille en temps et en volume. Et ce devant un auditoire conquis. Je pense que le marketing est considéré comme un art aux États-Unis. L'usine est immense et répartie sur plusieurs grands entrepôts. La chaîne d'assemblage passe d'une bâtiment à l'autre. Au dessus de la route, on peut ainsi voir des bouteilles de bières défiler sur un tapis roulant au travers un couloir vitré. La visite se termine par une séance de dégustation en quasi open bar, à la plus grande joie des supporters de baseball venus se distraire avant le match de l'équipe locale des Brewers (les brasseurs) dans le stade tout proche qui porte le nom de la marque (Miller Park). Capitale de la bière je vous dis.




Au delà de Milwaukee, on est vraiment à la campagne. Le paysage vert s'est teinté des couleurs automnales. La région est le premier fournisseur de produit laitier du pays et cultive de nombreuses céréales (il paraît qu'ils font de la bière). On roule sur de longues lignes droites au milieu des champs, des vaches, des tracteurs, des fermes et d'authentiques granges en bois. Je m'attendais à voir de grandes exploitations à l'image du pays. Il n'en est rien, c'est une succession de petites structures familiales. Nous ne sommes pas dans l'Amérique urbaine ni dans celle des rednecks. Nous sommes dans le Midwest, ce que j'ai presque envie d’appeler l'Amérique du réel.

C'est notamment ici qu'une partie de l'élection de Trump s'est joué. Dans le Wisconsin, il a fait un point de plus que Clinton et a empoché les dix grands électeurs en jeu. Les États-Unis ce sont en quelque sorte un mélange d'union et de division. Union des Etats déjà. Union, bien sur, autour du drapeau, de l'armée et des valeurs de la famille. Mais surtout union locale. Le terme de communauté est très important, les américains se rassemblent autour des institutions locales, qu'elles qu'elles soient : église, école, université, équipe sportive. Il faut bien comprendre que les Etats-Unis sont un pays de colonisation et d'expansion. Ses habitants, descendants d'immigrés, se constituent ainsi en différentes communautés et glorifient une terre et un passé récent desquels ils se posent en ardents défenseurs. Mais derrière cette force collective de façade, la réalité c'est la division. On ne tolère pas ce qui dépasse du cadre et on se segmente par communauté, on stigmatise la divergence... Union et division. Quand le patriotisme dérive en nationalisme. Un fléau malheureusement bien au goût du jour, des deux cotés de l'océan. Concrètement au quotidien je vis dans ce folklore : omniprésence du drapeau national, musique country au supermarché, glorification des vétérans...


Je prends ensuite la direction de Green Bay, la troisième ville de l'état, qui est en fait la véritable raison de mon séjour dans le Wisconsin. C'est une ville industrielle assez commune et sans grand intérêt. La seule réelle spécificité de la ville c'est son équipe de football américain, les Packers. Une vraie belle histoire à l'américaine. Il s’agit déjà de la plus petite ville (cent mille âme) accueillant une équipe de sport professionnel aux États-Unis. Un peu comme si le Real de Madrid jouait à Albi. L'histoire commence en 1919, quand un joueur local, Earl Lambeau, décide de créer une équipe semi-professionnelle dans sa ville. Il sollicite l'aide financière de son employeur, l'Indian Packing Compagny (qui faisait de la mise en boîte de conserve de viande) et qui expliquera le nom de Packers. Le succès face à des équipes du Wisconsin et des états voisins est rapidement là, aussi dés 1921, l'équipe rejoint la toute jeune ligue professionnelle nationale. Malheureusement économiquement, c'est compliqué de suivre, et la jeune équipe présente de gros soucis financiers. Le journal local mobilise les entreprises de la région pour sauver le club. Mais ce qui sera décisif c'est le choix d'en ouvrir le capital à la population. L'engouement va aller au delà des espérances et permettre de pérenniser le club. Les Green Bays Packers ce sont aujourd’hui une des plus veilles franchises encore en activité et ce sont treize titres nationaux. Mas il s'agit surtout d'une organisation unique à but non lucratif détenue par trois cent soixante milles personnes disposant chacun d'un droit de vote. Un passionné à fondé un club, la ville l'a adopté. 




 J'ai donc profité de la succession de deux matchs à domicile en quatre jours pour accompagner les fans locaux, venus de tout le Wisconsin, dans ce stade mythique de plus de quatre vingt mille places qu'est Lambeau Field. La première rencontre est au milieu d'un dimanche après midi ensoleillé contre les Cincinnati Bengals. Les abords du stade sont très pavillonnaires. Certains font ainsi payer le stationnement sur leur bout de pelouse (de 5 à 30 dollars en fonction de la proximité). D'autres organisent des barbecues géants dans leurs jardins. C'est ainsi que j’ai atterri dans un maison entièrement décorée à la gloire des jaunes et verts parmi une trentaine de personnes en train de se restaurer. Sur le parking du stade, on déplie les auvents et on sort les fauteuils et glacières des pickups. Une odeur de friture embaume l'air. Un peu l'impression d'assister à la mise en place d'un Woodstock culinaire. La foule se presse, ce soir encore le stade sera comble. C'est l'été indien dans le Wisconsin, le mercure affiche 31°C ce qui fera de ce match rien de moins que le plus chaud joué à Green Bay, et l'occasion donc de bien penser à s'hydrater grâce aux produits de la marque Miller (ça marche le marketing!). Dans l'autre sens, le record du match le plus froid affichait -25°C pour une demi-finale de championnat en 1967 rebaptisée l'Ice bowl. Lambeau Field est un stade ouvert, à l'ancienne, je laisse imaginer le tableau.






Je me faufile dans la marée de maillots verts et regagne ma place. L'ensemble du stade étant composé d'abonnés (avec transmission de génération en génération), mes voisins s'enquièrent de ma provenance. Trois mots en français et je suis littéralement intégré à la bande. Le match sera plus serré qu'il n'aurait du l'être. A la traîne toute la partie les Packers vont égaliser dans les dernières secondes et m'offrir une prolongation. Green Bay a perdu ses six derniers matchs en prolongation. Mais devant un stade entièrement debout et dans une ambiance absolument géniale, les locaux vont finalement parvenir à s'imposer 27 à 24.






Mon deuxième match sera contre les Chicago Bears. Le voisin de l'Illinois. L'éternel rival. Le « classico » de la NFL entre deux des plus vieilles équipes de la ligue et qui se sont affrontés 194 fois depuis 1921 (avec une égalité parfaite au coup d'envoi). Sur le papier le match est censé être déséquilibré tant l'équipe de Chicago a perdu de son lustre d’antan, mais les nombreuses blessures des joueurs locaux laissent entrevoir un nouveau match serré. Je décide de passer l'avant match au milieu du « tailgate », le pique-nique géant sur le parking. L'ambiance est bon enfant, on s'amuse à s'envoyer le ballon entre fans. On se regroupe par noyaux et j'imagine qu'on se raconte les semaines respectives autour de quelques mousses et amuse-gueules. C'est un peu l'auberge espagnole, chacun se sert un peu partout. Même les fans avec le maillot adverse sont de la partie. Je rentre dans le stade et je m'arme de cheese curds, sorte de beignets de fromage, spécialité locale.


Mais avant de parler du match, vient le moment de l'hymne national. Un nouvel exemple de l'union et de la division que je décrivais plus haut. Dans la semaine, Donald Trump (désolé mais c'est un sujet de discussion assez récurrent) a fait une sortie assez remarquée sur son compte twitter. Il a demandé aux équipes de NFL de bannir les joueurs qui n'honoreraient pas l'hymne national en restant assis ou mettant le genou au sol (j'avais parlé de ce sujet lors de mon match de baseball à Oakland). Derrière l'excuse de l'union au drapeau il stigmatise une population qui ne cherche qu'à dénoncer une injustice (violences policières). Encore la division. Çà a beaucoup fait parler et débattre dans la semaine. Il y a bien sur un ensemble de personnes et célébrités qui se sont offusquées publiquement de cette demande, mais au fond je sens bien quand même que la majorité de la population approuve ces déclarations. Notamment dans le Wisconsin où 97% des gens sont blancs. Et quand pour l'hymne, un grand drapeau a été déplié sur le terrain, le stade s'est mis à scander avec ferveur « USA ! USA ! USA ! ». Le supporter devant moi arbore pour l'occasion un badge représentant le drapeau national et la mention « I stand ». Sous entendu : je me lève pour mon drapeau. La réponse est claire. Victoire Trump. Évidemment, d'un coup, ça casse un peu l'ambiance de mon côté.


Le match démarre sur les chapeaux de roues et assez rapidement les locaux prennent nettement l'ascendant. Alors que le premier quart temps se termine, une annonce micro est faite pour nous informer de la suspension du match suite à un risque d'orage. Surpris, comme mes voisins, je lève les yeux au ciel mais ne vois pas de nuage ni de menace. Je suis quand même la foule, et à peine le temps d'arriver dans les coursives qu'une pluie violente s'abat sur le stade et que des éclairs transpercent le ciel. L'orage sera bref et finalement vingt minutes plus tard nous sommes invités à regagner nos places. Je commence à essuyer ma place quand je me fait gentiment chambrer par mon voisin de derrière qui m'indique qu'en Décembre et Janvier c'est dans la neige qu'on s'assoit. Le match va finalement se dérouler sur une écrasante démonstration des joueurs de Green Bay et une victoire sans appel 35 à 14.



Entre les deux matchs j'ai exploré le comté de Door. La petite corne à l'est de l'état, sorte de presqu'île dans le lac Michigan. A en juger par le noms des localités, il est facile d'en déduire l'origine de la population (Brussels, Namur, Belgium, Luxemburg, Denmark, Poland...). L'ambiance est moins dans l'agriculture et plus dans la villégiature. Les petits villages en bord de lac se succèdent et offrent de charmantes petites plages respirant la quiétude. Comme il existe des coins à champignons ici c'est un coin à retraités.





Septembre se termine et je débute Octobre dans l'Illinois et la troisième ville du pays, Chicago. Je rends la voiture a l'aéroport, et dans le métro qui me mène au centre-ville je retrouve les sonorités allemandes et chinoises. Je suis de retour parmi les touristes. Mine de rien, j'ai passé une dizaine de jours en dehors des sentiers battus au cœur de l'Amérique. La population est vraiment sympathique mais la ferveur patriotique et les valeurs assez rigides me laissent tout de même perplexe.

Chicago est une ville vraiment paisible et sous-estimée. Posée au bord du lac Michigan, sa skyline encercle le très agréable Millenieum Park qui abrite l'Institut des arts. L'art est un mot qui colle bien à cette ville. Au cœur du parc déjà, on peut se balader au milieu de nombreuses œuvres dont le très célèbre cloud, espèce de nuage métallique où se pressent les touristes et leurs reflets. J'ai beaucoup aimé également une espèce d'immense miroir d'eau où s'animent des visages d'hommes et de femmes. L'art est dans l'air également. Chicago offre une architecture remarquable. Les gratte-ciels sont élégants et se succèdent sans sentiment de monotonie, sur une ambiance de verre et de pierre blanche. Chicago à l'élégance de son âge. Un charme de l'ancienneté qui rime toujours avec authentique jamais avec vétuste ou désuet, à l'image de son métro aérien. Sur une structure métallique, au dessus des têtes, des trains d'acier circulent bruyamment autour de stations aux planchers de bois. Et au sol, la vie grouille à chaque intersection. Proche du centre mais plus au nord, on trouve une plage de sable et un zoo gratuit. Non, sincèrement cette ville offre vraiment un magnifique cadre de vie.







 

Demain je la quitte pour rejoindre Las Vegas, où l'ambiance doit malheureusement être tout autre actuellement.

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