Une journée et une nuit,
c'est le temps qu'il nous a fallu pour rejoindre le détroit de
Gibraltar depuis Valence. Alors que l'aube se dessinait à l'arrière
du bateau, à l'avant se sont les côtes africaines qui rejoignaient
leurs voisines européennes. Un ensemble disparate d'autres
embarcations complétait le tableau. On devinait la croûte andalouse
au travers d'une brume cotonneuse comme si la terre était déjà
devenue un fantôme. Du lever de soleil au franchissement complet de
ces limites terrestres, il s'est écoulé une petite paire d'heures.
Lentement, la ligne d'horizon est passée du gris au mauve puis à
l'orange. La sphère solaire s'est ensuite rapidement dressée dans
le ciel et, tel un projecteur, a mis en lumière les limites
physiques de la méditerranée. A gauche, l'enclave espagnole de
Ceuta, et de l'autre coté à dix ou peut être vingt kilomètres le
rocher de Gibraltar. La porte d'entrée de l'Atlantique. Le vrai
commencement du périple. Le début d'une grosse semaine à
accompagner ces milliers de containers le long des flots.
A bord du Coral,
insidieusement, naît une routine.
Au lever, la journée
commence par une petite excursion en coursive pour observer les
couleurs matinales se refléter sur l'eau et laisser un vent frais
éveiller les sens. Le soleil est encore doux, sa lumière caresse le
visage sans encore le brûler. Le petit déjeuner se prend entre 7h30
et 8h30 dans la salle de restauration du premier niveau. Celle des
officiers roumains. L'équipage sri-lankais mange dans un autre salle
de l'autre côté du couloir. Les gens vont et viennent à leur
rythme, comme dans la salle de petit déjeuner d'un hôtel. Les
officiers roumains déjeunent à leur propre table rectangulaire de
six places, prés des hublots. Nous trois restons à une petite table
ronde au cœur de la pièce. On ne se mélange pas. Chaque entrée et
sortie de la salle est ponctuée d'une salutation et de quelques mots
dans un langage franco-roumano-anglais. Et, bizarrement, cette salle
à manger est l'endroit avec le plus d'animation sur le bateau. En
dehors de celle-ci, peu d'échange. Il est vrai qu'on ne croise pas
grand monde dans les étages en journée. Le travail est ailleurs.
Sauf pour Nissanka, notre intendant, qui s'affaire à la bonne tenue
de l'ensemble. Il assure aussi le service à table durant les repas
(le déjeuner entre 12h et 13h puis le dîner entre 18h et 19h). La
nourriture est de qualité, le rôle du chef de cuisine à bord d'un
bateau est primordial pour le moral de ces ouvriers de la mer. Ces
temps de restauration structurent nos journées et nous offrent un
temps et un espace d'échange. Le reste du temps chacun vaque à ses
envies, à son rythme, au gré des humeurs. Cela peut être un temps
en cabine pour répondre à l'appel d'une sieste ou bien sur la
coursive à fixer l'horizon et s'abandonner à ses pensées. Ou bien
cela peut être encore à lire ou rêvasser sur un transat, à
l'ombre ou au soleil. On peut également faire un saut au dernier
niveau, pour se faire tout petit sur la passerelle de commandement et
voir les officiers à la manœuvre. On pourrait également séjourner
dans le salon commun, mais la vidéothèque et sa ribambelle de films
d'actions ne me tentent pas. Pas plus que la salle de sport et sa
table de ping pong. L'océan me suffit.
Mais pour l'équipage, le
quotidien est autre. Après avoir orchestré les divers chargements
et déchargements méditerranéens (Algésiras, La Valette, Livourne,
Gênes, Fos-sur-Mer, Barcelone, Valence), ils est temps pour les
marins sri-lankais de consacrer du temps à panser la bête. A
longueur de journées, vêtus de combinaisons et de casques, ils
œuvrent à chasser le sel et la rouille de la surface du bateau. Une
tâche infinie, tel Sisyphe poussant son rocher. L'organisation
générale est militaire. Chacun a son grade et ses missions
attribuées en conséquences. Les cabines sont reparties dans l'ordre
hiérarchique dans les différents étages, le capitaine est au
niveau F, nous au niveau E, et ça descend jusqu'au niveau B. Mêmes
les places à tables sont ainsi distribuées, le capitaine et son
second sont en bout de table, contre le hublot. Des affichages et des
consignes partout, pour tout. La rigueur. Pas d'alcool à bord.
Petite exception pour nous, où de temps à autre une bouteille de
vin nous est proposée à table. Dans toute cette organisation
millimétrée, nous sommes les électrons libres.
Voilà trois jours que
nous avons quitté l'Europe et aucune trace de toute autre
embarcation à la ronde. Nous sommes définitivement seuls. Quand
soudain, un relief se détache de l'horizon. Les Açores viennent
rompre la monotonie du panorama. Deux îles s'offrent à notre vue,
une de chaque côté du bateau. Nous sommes en milieu d'après midi,
le temps est dégagé. Nous regardons cette longue croûte terrestre
lentement défiler au loin. Puis le téléphone vibre. Une sensation
qu'on commençait à oublier. Nous voilà sommairement rattaché au
réseau portugais. On raccroche un instant à Internet, à la
brutalité du présent, submergé sous le flux d'information. Mais
bien vite, on largue cette amarre virtuelle pour replonger dans la
quiétude de notre monastère flottant.
Les jours défilent
ainsi, se ressemblant, mais jamais tout à fait les mêmes. On laisse
le temps nous dépasser. On perd progressivement la notion de date.
Nous sommes les vacanciers d'un hôtel marin, notre plage est de fer
et de non de sable, et la mer face à nous n'autorise pas la
baignade. Mais le calme est permanent, le spectacle nous est
exclusif, chaque instant est un moment privilégié. Les journées
s'étalent ainsi lentement où seul le soleil danse de part et
d'autre du bateau. Se levant à la poupe, il frappe dur en journée
pour se coucher finalement à la proue. De temps à autre, le vent se
lève et court sur la coursive, nous obligeant à le fuir de bâbord
à tribord, ou inversement.
Et partout de l'eau, à
ne plus en finir. Le bateau glisse doucement dans son ronronnement
régulier et monocorde. Laissant derrière lui, l’éphémère trace
d'un petit sillon et une légère fumée jaune et odorante. Ce petit
bruit s'impose au silence ambiant. La mer est plate et lisse comme si
le soleil avait apposé une couche de verni. Puis lentement, le vent
s'invite. L'eau se plie, elle fourmille, des remous émergent et
commencent à onduler, le vent fouette le haut des vagues et les fait
exploser en une multitude de bouquets d'écume qui scintillent en
surface et viennent se briser sur la coque. A présent, le bruit de
l'eau est le seul qui parvienne à nos oreilles. Nous accompagnons le
bateau qui tangue et s'incline selon la volonté de la mer. Une fine
pluie salée vient de temps à autre se poser sur les visages.
L'océan et le ciel se répondent ainsi sans cesse dans un étonnant
mimétisme. Quand la voûte est nue, le tapis d'eau est lisse. Mais
quand le ciel se pare de nuages noirs et cotonneux, les eaux
s'agitent et prennent du relief. Il n'y a au final que le bateau qui
reste stoïque et poursuit son chemin, lesté de sa cargaison. On
dirait une énorme tortue de métal qui avance dans un immense désert
marin. Car on ne croise pas grand monde. La vie n'est pas visible. En
ces lieux, les oiseaux ont fui. En revanche, on imagine que sous nos
pieds, entre la surface et le fond, quatre mille mètres plus bas,
une autre activité existe. On imagine une faune sous marine dense,
une foultitude d'espèces colorées aux formes disparates. On imagine
car cet espace nous est interdit. On guette en surface, une
quelconque trace de vie. Les seuls qui s'aventurent hors de l'eau, ce
sont les dauphins. J'ai pu observer plusieurs fois, presque par
surprise, quelques poignées s’éloigner du bateau, sûrement
surpris par l'anomalie de la chose. Plus petits que ce que
j'imaginais, mais bien majestueux dans leur façon de bondir hors de
l'eau et de suivre les vagues.
Ainsi passe le temps à
bord du Coral. Le présent devient envahissant, il absorbe toute
espérance de futur et toute trace de passé. Le temps s'arrête. Il
recule même. Puisque nous retardons nos montres régulièrement
d'une heure à mesure que nous traversons les fuseaux horaires. Plus
rien à penser, à organiser, à anticiper. Plus de problèmes à
résoudre. Rien. Nos pensées se libèrent. Elles se perdent dans
l'horizon, et nous perdent nous même. On finit par s'oublier. On
s'abandonne. On contemple. Le cœur léger et l'humeur vagabonde, on
se prend à penser à toutes les embarcations qui ont emprunté la
même route par le passé. A ces émigrés irlandais, polonais ou
autre qui ont fui à contre cœur leur chez eux en quête d'une
nouvelle vie, le cœur empli d'espoir. On songe, avant eux, à ces
imposants vaisseaux de bois qui, les cales pleines de marchandises
exotiques, portaient, toutes voiles dehors, le goût de la conquête
et ont les premiers tracé ces routes. On essaie de ressentir l'état
d'esprit de ces passagers d'antan. Leurs rêves et leurs peurs.
Aujourd'hui on bascule d'un continent à l'autre en un coup de
réacteur. Décider de faire la traversée à fleur d'eau, d'en
accepter la longueur, c'est quelque part vouloir accéder à une part
de cet imaginaire. S'imprégner lentement de cet ailleurs, laisser
l'idée germer dans nos pensées. Prendre la (dé)mesure des choses.
Nous voilà à mi-chemin,
à mi-océan j'ai envie de dire. On nous a proposé en début d'après
midi de descendre dans les entrailles du monstre marin. Dans les
pièces à vivre et sur les coursives, le bruit de moteur est un fond
sonore auquel on s'est habitué. Mais au cœur des machines, le bruit
devient assourdissant. C'est donc munis de bouchons d'oreilles que
nous avons pu déambuler dans le cœur du bateau, guidés par le chef
ingénieur. Le moteur est imposant, il pourrait remplir un gymnase.
Tout un dédale d'escaliers et de coursives permet d'en faire le
tour, et d'accéder aux divers compresseurs, refroidisseurs,
diffuseurs, convecteurs, et autres truc-en-eurs. D'une pièce à
l'autre, d'un niveau à l'autre, la température et le volume sonore
fluctuent grandement. Un coup on traverse un flux d'air chaud
expulsé, à un autre moment on longe un passage étroit et fumant.
On ressent pleinement l'énergie dégagée. On sent même fortement
l’odeur de fioul qui imprègne l'ensemble. Chaque jour, à son
rythme de croisière, un peu moins de vingt nœuds, le moteur absorbe
près de cent tonnes de carburant. Sur la plateforme, en observant de
haut cet ensemble fumant garni de moniteurs désuets et en regardant
les ouvriers sri-lankais œuvrer tout autour de diverses machines
rouillées, on se croirait dans une base soviétique d'un James
Bond.
Nous avons finis la journée dans la salle de commandement,
pour le coucher de soleil. L'officier sri-lankais nous a gentiment
présenté l'ensemble des outils de commandes, les différents écrans
et l'ensemble de ses tâches. Il nous a même sorti précieusement,
d'une boîte en bois, un sextant. Cet outil ancestral de navigation
qui permet de s'orienter en fonction du positionnement des astres, à
l'aide d'un assemblage minutieux de loupes. Malgré toutes les
technologies dont sont bardées les embarcations actuelles, naviguer
reste un acte presque mystique. Une fois la nuit tombée, un dernier
tour en coursive nous a permis d'admirer la lune, presque pleine, se
détacher du ciel et des quelques nuages éparses. Sa lumière
renvoyait un trait argenté qui se reflétait sur une partie de
l'océan déjà teinté au noir.
Lentement, on sent que le
but approche. On se projette déjà. On redécouvre l'impatience. Le
quotidien codifiée et millimétrée du bateau et de ses habitants
commence gentiment à lasser. Aucune place à l'improvisation. On
regarde un équipage pas malheureux, mais qu'on sent blasé par cette
vie en mer. A les observer, c'est comme s'ils avaient renoncé à
toute part de créativité et d'imaginaire. Cela donne l'impression
d'être dans le film, où chaque matin, le héros revit la même
journée. Pour nous, ça s'en approche, les repas se suivent et se
ressemblent, dans leur contenu et leur déroulement. On observe
Nissanka servir et desservir les assiettes avec toujours la même
mécanique et son petit dodelinement de la tête. Le lave linge
toujours lancé à la même heure, après le petit déjeuner. Les
changements d'heure à venir, annoncées par haut parleur, toujours à
la même heure, 18h, et avec le même énoncé dans un anglais
approximatif. Les officiers roumains qui s'autorisent un film dans le
salon, après le repas du soir, toujours le même rituel. Même le
soleil se couche au même endroit. Ce soir, nous avons traînassé à
table, en finissant notre bouteille de vin. L'occasion de fuir
légèrement ce rythme quelque peu oppressant. Nissanka nous a
aimablement apporté un autre fond de bouteille. Et nous avons finis
par déboucher, sur la coursive, une bouteille qu'Antoine avait
judicieusement achetée avant d'embarquer. Nous avons siroté le
raisin fermenté en regardant la nuit couvrir l'océan et en
échangeant nos souvenirs et envies de voyages.
Et finalement, Dimanche,
nous avons pris nos derniers repas. Bifteck-frites à midi et
spaghettis le soir. Exactement comme le dimanche précédent. Ah, la
routine! Une dernière nuit à bord et nous pourrons apprécier une
arrivée sur New York au petit matin. Mais tout d'un coup, le bateau
ne bougeât plus. Je le sentis de suite. Nous étions à l'arrêt. Je
sortis sur la coursive pour constater la chose. Une sensation
étrange. Après une dizaine de jours à regarder la mer et «tanguer»
avec elle, cela fait bizarre de voir l'eau se mouvoir et de rester
fixe à la regarder, tel un poids mort. On ne la sentait plus vibrer
sous nos pieds, notre danse commune avait pris fin. Pour une raison
qui m'était alors inconnu nous étions complètement immobile, à
moins de trois cent kilomètres du but. Il est huit heures, le soleil
vient de se coucher, et la lune commence à prendre des couleurs.
Dans la pâle lueur du soir, nous sommes dépassés par un
«homologue» chinois, lui aussi la hotte bien chargée. Le capitaine
s'affaire sur la passerelle, pas visiblement très inquiet, mais
quelque chose ne va pas. Le navire reprit sa route dans la nuit, je
ne le sentis pas, je dormais. Notre arrivée est prévue en début de
matinée. Les oiseaux apparurent en premier. Pas beaucoup, juste deux
ou trois, des éclaireurs téméraires. Ils flottaient dans les airs
ce qui donnait de la légèreté à l'instant. Les oiseaux de métal
suivirent. Je scrutais une dernière fois l'horizon en contemplant le
roulis des vagues. Je m'apprête à quitter un vieil ami. Le calme
des eaux faisait écho en moi, j'étais serein. Un amas de cargos
apparut en ligne de mire, et plus loin, enfin, la terre commençait à
se détacher de l'océan. Une esquisse de la ville se dessinait. On
devinait les gratte-ciels au travers de la brume matinale.
Gratte-ciels, ou plutôt cure dents pour l'instant. Puis le bateau
ralentit et s'immobilisa. A nouveau. « Main engine problem »
nous annonça l'officier en chef. Le bateau est figé, et ce sont
maintenant une ribambelle de petits oiseaux qui tournent autour. Ils
ont changé le carburant du bateau, ils ont mis du diesel. Nous avons
fait un tour, littéralement, puis nous sommes revenus au mouillage.
Ça à l'air d'aller. Vu la taille de la bête, je n'ose imaginer
l'allure d'une vidange. Finalement, vers 16h on nous annonce que
notre entrée au port est prévue pour 14h. Le lendemain, donc.
L'officier roumain nous fit comprendre que leurs correspondants
américains au port n'étaient pas du genre conciliants. Cet hôtel
marin commence à prendre des airs de prison flottante. La pluie
tombe drue à présent.
A 14h pile le lendemain,
le bateau s'est ébranlé. A allure d'escargot nous nous sommes
rapprochés de la grosse pomme. En longeant tout d'abord, à
distance respectable, Long beach, Brighton beach puis Conley Island
et son parc d'attraction. Nous sommes passés sous le pont reliant
Brooklyn à Staten Island. Manhattan et sa skyline se sont alors
pleinement offert à nous avec comme témoin la statue de la liberté.
Puis nous avons bifurqués à gauche, vers le New Jersey et son port,
l'entrée des artistes. A 17h le bateau s'immobilisa. Nous sommes à
bon port. De l'autre coté de l'Atlantique. Prêts à de nouvelles aventures.
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L'avantage en mer, quand tu changes de carburant, t'as pas à t'emmerder pour verser l'ancien... ni vu ni connu :)
RépondreSupprimerLa CMA CGM est une maison sérieuse, elle ne s'abaisse pas à ce genre de pratique.
SupprimerEn tout cas Paco ta prose est toujours aussi agréable à lire. Je pense que beaucoup seront surpris, comme moi, par le fait que tu puisses communiquer autant ! ;) Merci en tout cas de partager!
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