mardi 8 août 2017

L'odyssée






Une journée et une nuit, c'est le temps qu'il nous a fallu pour rejoindre le détroit de Gibraltar depuis Valence. Alors que l'aube se dessinait à l'arrière du bateau, à l'avant se sont les côtes africaines qui rejoignaient leurs voisines européennes. Un ensemble disparate d'autres embarcations complétait le tableau. On devinait la croûte andalouse au travers d'une brume cotonneuse comme si la terre était déjà devenue un fantôme. Du lever de soleil au franchissement complet de ces limites terrestres, il s'est écoulé une petite paire d'heures. Lentement, la ligne d'horizon est passée du gris au mauve puis à l'orange. La sphère solaire s'est ensuite rapidement dressée dans le ciel et, tel un projecteur, a mis en lumière les limites physiques de la méditerranée. A gauche, l'enclave espagnole de Ceuta, et de l'autre coté à dix ou peut être vingt kilomètres le rocher de Gibraltar. La porte d'entrée de l'Atlantique. Le vrai commencement du périple. Le début d'une grosse semaine à accompagner ces milliers de containers le long des flots.

rocher gilbratar voyage en cargo

A bord du Coral, insidieusement, naît une routine.
Au lever, la journée commence par une petite excursion en coursive pour observer les couleurs matinales se refléter sur l'eau et laisser un vent frais éveiller les sens. Le soleil est encore doux, sa lumière caresse le visage sans encore le brûler. Le petit déjeuner se prend entre 7h30 et 8h30 dans la salle de restauration du premier niveau. Celle des officiers roumains. L'équipage sri-lankais mange dans un autre salle de l'autre côté du couloir. Les gens vont et viennent à leur rythme, comme dans la salle de petit déjeuner d'un hôtel. Les officiers roumains déjeunent à leur propre table rectangulaire de six places, prés des hublots. Nous trois restons à une petite table ronde au cœur de la pièce. On ne se mélange pas. Chaque entrée et sortie de la salle est ponctuée d'une salutation et de quelques mots dans un langage franco-roumano-anglais. Et, bizarrement, cette salle à manger est l'endroit avec le plus d'animation sur le bateau. En dehors de celle-ci, peu d'échange. Il est vrai qu'on ne croise pas grand monde dans les étages en journée. Le travail est ailleurs. Sauf pour Nissanka, notre intendant, qui s'affaire à la bonne tenue de l'ensemble. Il assure aussi le service à table durant les repas (le déjeuner entre 12h et 13h puis le dîner entre 18h et 19h). La nourriture est de qualité, le rôle du chef de cuisine à bord d'un bateau est primordial pour le moral de ces ouvriers de la mer. Ces temps de restauration structurent nos journées et nous offrent un temps et un espace d'échange. Le reste du temps chacun vaque à ses envies, à son rythme, au gré des humeurs. Cela peut être un temps en cabine pour répondre à l'appel d'une sieste ou bien sur la coursive à fixer l'horizon et s'abandonner à ses pensées. Ou bien cela peut être encore à lire ou rêvasser sur un transat, à l'ombre ou au soleil. On peut également faire un saut au dernier niveau, pour se faire tout petit sur la passerelle de commandement et voir les officiers à la manœuvre. On pourrait également séjourner dans le salon commun, mais la vidéothèque et sa ribambelle de films d'actions ne me tentent pas. Pas plus que la salle de sport et sa table de ping pong. L'océan me suffit.

voyage en cargo

Mais pour l'équipage, le quotidien est autre. Après avoir orchestré les divers chargements et déchargements méditerranéens (Algésiras, La Valette, Livourne, Gênes, Fos-sur-Mer, Barcelone, Valence), ils est temps pour les marins sri-lankais de consacrer du temps à panser la bête. A longueur de journées, vêtus de combinaisons et de casques, ils œuvrent à chasser le sel et la rouille de la surface du bateau. Une tâche infinie, tel Sisyphe poussant son rocher. L'organisation générale est militaire. Chacun a son grade et ses missions attribuées en conséquences. Les cabines sont reparties dans l'ordre hiérarchique dans les différents étages, le capitaine est au niveau F, nous au niveau E, et ça descend jusqu'au niveau B. Mêmes les places à tables sont ainsi distribuées, le capitaine et son second sont en bout de table, contre le hublot. Des affichages et des consignes partout, pour tout. La rigueur. Pas d'alcool à bord. Petite exception pour nous, où de temps à autre une bouteille de vin nous est proposée à table. Dans toute cette organisation millimétrée, nous sommes les électrons libres.


Voilà trois jours que nous avons quitté l'Europe et aucune trace de toute autre embarcation à la ronde. Nous sommes définitivement seuls. Quand soudain, un relief se détache de l'horizon. Les Açores viennent rompre la monotonie du panorama. Deux îles s'offrent à notre vue, une de chaque côté du bateau. Nous sommes en milieu d'après midi, le temps est dégagé. Nous regardons cette longue croûte terrestre lentement défiler au loin. Puis le téléphone vibre. Une sensation qu'on commençait à oublier. Nous voilà sommairement rattaché au réseau portugais. On raccroche un instant à Internet, à la brutalité du présent, submergé sous le flux d'information. Mais bien vite, on largue cette amarre virtuelle pour replonger dans la quiétude de notre monastère flottant.


Les jours défilent ainsi, se ressemblant, mais jamais tout à fait les mêmes. On laisse le temps nous dépasser. On perd progressivement la notion de date. Nous sommes les vacanciers d'un hôtel marin, notre plage est de fer et de non de sable, et la mer face à nous n'autorise pas la baignade. Mais le calme est permanent, le spectacle nous est exclusif, chaque instant est un moment privilégié. Les journées s'étalent ainsi lentement où seul le soleil danse de part et d'autre du bateau. Se levant à la poupe, il frappe dur en journée pour se coucher finalement à la proue. De temps à autre, le vent se lève et court sur la coursive, nous obligeant à le fuir de bâbord à tribord, ou inversement.

coucher de soleil cargo


Et partout de l'eau, à ne plus en finir. Le bateau glisse doucement dans son ronronnement régulier et monocorde. Laissant derrière lui, l’éphémère trace d'un petit sillon et une légère fumée jaune et odorante. Ce petit bruit s'impose au silence ambiant. La mer est plate et lisse comme si le soleil avait apposé une couche de verni. Puis lentement, le vent s'invite. L'eau se plie, elle fourmille, des remous émergent et commencent à onduler, le vent fouette le haut des vagues et les fait exploser en une multitude de bouquets d'écume qui scintillent en surface et viennent se briser sur la coque. A présent, le bruit de l'eau est le seul qui parvienne à nos oreilles. Nous accompagnons le bateau qui tangue et s'incline selon la volonté de la mer. Une fine pluie salée vient de temps à autre se poser sur les visages. L'océan et le ciel se répondent ainsi sans cesse dans un étonnant mimétisme. Quand la voûte est nue, le tapis d'eau est lisse. Mais quand le ciel se pare de nuages noirs et cotonneux, les eaux s'agitent et prennent du relief. Il n'y a au final que le bateau qui reste stoïque et poursuit son chemin, lesté de sa cargaison. On dirait une énorme tortue de métal qui avance dans un immense désert marin. Car on ne croise pas grand monde. La vie n'est pas visible. En ces lieux, les oiseaux ont fui. En revanche, on imagine que sous nos pieds, entre la surface et le fond, quatre mille mètres plus bas, une autre activité existe. On imagine une faune sous marine dense, une foultitude d'espèces colorées aux formes disparates. On imagine car cet espace nous est interdit. On guette en surface, une quelconque trace de vie. Les seuls qui s'aventurent hors de l'eau, ce sont les dauphins. J'ai pu observer plusieurs fois, presque par surprise, quelques poignées s’éloigner du bateau, sûrement surpris par l'anomalie de la chose. Plus petits que ce que j'imaginais, mais bien majestueux dans leur façon de bondir hors de l'eau et de suivre les vagues.


Ainsi passe le temps à bord du Coral. Le présent devient envahissant, il absorbe toute espérance de futur et toute trace de passé. Le temps s'arrête. Il recule même. Puisque nous retardons nos montres régulièrement d'une heure à mesure que nous traversons les fuseaux horaires. Plus rien à penser, à organiser, à anticiper. Plus de problèmes à résoudre. Rien. Nos pensées se libèrent. Elles se perdent dans l'horizon, et nous perdent nous même. On finit par s'oublier. On s'abandonne. On contemple. Le cœur léger et l'humeur vagabonde, on se prend à penser à toutes les embarcations qui ont emprunté la même route par le passé. A ces émigrés irlandais, polonais ou autre qui ont fui à contre cœur leur chez eux en quête d'une nouvelle vie, le cœur empli d'espoir. On songe, avant eux, à ces imposants vaisseaux de bois qui, les cales pleines de marchandises exotiques, portaient, toutes voiles dehors, le goût de la conquête et ont les premiers tracé ces routes. On essaie de ressentir l'état d'esprit de ces passagers d'antan. Leurs rêves et leurs peurs. Aujourd'hui on bascule d'un continent à l'autre en un coup de réacteur. Décider de faire la traversée à fleur d'eau, d'en accepter la longueur, c'est quelque part vouloir accéder à une part de cet imaginaire. S'imprégner lentement de cet ailleurs, laisser l'idée germer dans nos pensées. Prendre la (dé)mesure des choses.

Nous voilà à mi-chemin, à mi-océan j'ai envie de dire. On nous a proposé en début d'après midi de descendre dans les entrailles du monstre marin. Dans les pièces à vivre et sur les coursives, le bruit de moteur est un fond sonore auquel on s'est habitué. Mais au cœur des machines, le bruit devient assourdissant. C'est donc munis de bouchons d'oreilles que nous avons pu déambuler dans le cœur du bateau, guidés par le chef ingénieur. Le moteur est imposant, il pourrait remplir un gymnase.

moteur cargo


 Tout un dédale d'escaliers et de coursives permet d'en faire le tour, et d'accéder aux divers compresseurs, refroidisseurs, diffuseurs, convecteurs, et autres truc-en-eurs. D'une pièce à l'autre, d'un niveau à l'autre, la température et le volume sonore fluctuent grandement. Un coup on traverse un flux d'air chaud expulsé, à un autre moment on longe un passage étroit et fumant. On ressent pleinement l'énergie dégagée. On sent même fortement l’odeur de fioul qui imprègne l'ensemble. Chaque jour, à son rythme de croisière, un peu moins de vingt nœuds, le moteur absorbe près de cent tonnes de carburant. Sur la plateforme, en observant de haut cet ensemble fumant garni de moniteurs désuets et en regardant les ouvriers sri-lankais œuvrer tout autour de diverses machines rouillées, on se croirait dans une base soviétique d'un James Bond. 

salle des machines cargo
 
Nous avons finis la journée dans la salle de commandement, pour le coucher de soleil. L'officier sri-lankais nous a gentiment présenté l'ensemble des outils de commandes, les différents écrans et l'ensemble de ses tâches. Il nous a même sorti précieusement, d'une boîte en bois, un sextant. Cet outil ancestral de navigation qui permet de s'orienter en fonction du positionnement des astres, à l'aide d'un assemblage minutieux de loupes. Malgré toutes les technologies dont sont bardées les embarcations actuelles, naviguer reste un acte presque mystique. Une fois la nuit tombée, un dernier tour en coursive nous a permis d'admirer la lune, presque pleine, se détacher du ciel et des quelques nuages éparses. Sa lumière renvoyait un trait argenté qui se reflétait sur une partie de l'océan déjà teinté au noir.



Lentement, on sent que le but approche. On se projette déjà. On redécouvre l'impatience. Le quotidien codifiée et millimétrée du bateau et de ses habitants commence gentiment à lasser. Aucune place à l'improvisation. On regarde un équipage pas malheureux, mais qu'on sent blasé par cette vie en mer. A les observer, c'est comme s'ils avaient renoncé à toute part de créativité et d'imaginaire. Cela donne l'impression d'être dans le film, où chaque matin, le héros revit la même journée. Pour nous, ça s'en approche, les repas se suivent et se ressemblent, dans leur contenu et leur déroulement. On observe Nissanka servir et desservir les assiettes avec toujours la même mécanique et son petit dodelinement de la tête. Le lave linge toujours lancé à la même heure, après le petit déjeuner. Les changements d'heure à venir, annoncées par haut parleur, toujours à la même heure, 18h, et avec le même énoncé dans un anglais approximatif. Les officiers roumains qui s'autorisent un film dans le salon, après le repas du soir, toujours le même rituel. Même le soleil se couche au même endroit. Ce soir, nous avons traînassé à table, en finissant notre bouteille de vin. L'occasion de fuir légèrement ce rythme quelque peu oppressant. Nissanka nous a aimablement apporté un autre fond de bouteille. Et nous avons finis par déboucher, sur la coursive, une bouteille qu'Antoine avait judicieusement achetée avant d'embarquer. Nous avons siroté le raisin fermenté en regardant la nuit couvrir l'océan et en échangeant nos souvenirs et envies de voyages.



Et finalement, Dimanche, nous avons pris nos derniers repas. Bifteck-frites à midi et spaghettis le soir. Exactement comme le dimanche précédent. Ah, la routine! Une dernière nuit à bord et nous pourrons apprécier une arrivée sur New York au petit matin. Mais tout d'un coup, le bateau ne bougeât plus. Je le sentis de suite. Nous étions à l'arrêt. Je sortis sur la coursive pour constater la chose. Une sensation étrange. Après une dizaine de jours à regarder la mer et «tanguer» avec elle, cela fait bizarre de voir l'eau se mouvoir et de rester fixe à la regarder, tel un poids mort. On ne la sentait plus vibrer sous nos pieds, notre danse commune avait pris fin. Pour une raison qui m'était alors inconnu nous étions complètement immobile, à moins de trois cent kilomètres du but. Il est huit heures, le soleil vient de se coucher, et la lune commence à prendre des couleurs. Dans la pâle lueur du soir, nous sommes dépassés par un «homologue» chinois, lui aussi la hotte bien chargée. Le capitaine s'affaire sur la passerelle, pas visiblement très inquiet, mais quelque chose ne va pas. Le navire reprit sa route dans la nuit, je ne le sentis pas, je dormais. Notre arrivée est prévue en début de matinée. Les oiseaux apparurent en premier. Pas beaucoup, juste deux ou trois, des éclaireurs téméraires. Ils flottaient dans les airs ce qui donnait de la légèreté à l'instant. Les oiseaux de métal suivirent. Je scrutais une dernière fois l'horizon en contemplant le roulis des vagues. Je m'apprête à quitter un vieil ami. Le calme des eaux faisait écho en moi, j'étais serein. Un amas de cargos apparut en ligne de mire, et plus loin, enfin, la terre commençait à se détacher de l'océan. Une esquisse de la ville se dessinait. On devinait les gratte-ciels au travers de la brume matinale. Gratte-ciels, ou plutôt cure dents pour l'instant. Puis le bateau ralentit et s'immobilisa. A nouveau. « Main engine problem » nous annonça l'officier en chef. Le bateau est figé, et ce sont maintenant une ribambelle de petits oiseaux qui tournent autour. Ils ont changé le carburant du bateau, ils ont mis du diesel. Nous avons fait un tour, littéralement, puis nous sommes revenus au mouillage. Ça à l'air d'aller. Vu la taille de la bête, je n'ose imaginer l'allure d'une vidange. Finalement, vers 16h on nous annonce que notre entrée au port est prévue pour 14h. Le lendemain, donc. L'officier roumain nous fit comprendre que leurs correspondants américains au port n'étaient pas du genre conciliants. Cet hôtel marin commence à prendre des airs de prison flottante. La pluie tombe drue à présent.

vue new york cargo


A 14h pile le lendemain, le bateau s'est ébranlé. A allure d'escargot nous nous sommes rapprochés de la grosse pomme. En longeant tout d'abord, à distance respectable, Long beach, Brighton beach puis Conley Island et son parc d'attraction. Nous sommes passés sous le pont reliant Brooklyn à Staten Island. Manhattan et sa skyline se sont alors pleinement offert à nous avec comme témoin la statue de la liberté. Puis nous avons bifurqués à gauche, vers le New Jersey et son port, l'entrée des artistes. A 17h le bateau s'immobilisa. Nous sommes à bon port. De l'autre coté de l'Atlantique. Prêts à de nouvelles aventures.

 résumé en vidéo:
 

article précédent: Escapade ibérique


3 commentaires:

  1. L'avantage en mer, quand tu changes de carburant, t'as pas à t'emmerder pour verser l'ancien... ni vu ni connu :)

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    1. La CMA CGM est une maison sérieuse, elle ne s'abaisse pas à ce genre de pratique.

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  2. En tout cas Paco ta prose est toujours aussi agréable à lire. Je pense que beaucoup seront surpris, comme moi, par le fait que tu puisses communiquer autant ! ;) Merci en tout cas de partager!

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